Amarok, l'esprit du loup


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Pour la Nature, pour l'Homme, pour la Vie







 














































































                 par Arc-en-ciel
             


Je m'appelle Mary Brave Bird. C'est mon accouchement au cours du siège de Wounded Knee qui m'a valu un nom nouveau, OhitiKa Win, Femme Brave. Puis on m'a planté une plume d'aigle dans les cheveux et on a entonné des chants en mon honneur. Je suis une femme de la Nation Rouge, une femme sioux. Et ce n'est pas facile.
Mon premier enfant est né au coeur d'une fusillade. Les balles ricochaient sur les murs. Alors que mon nouveau-né n'avait que quelques jours et que les shérifs nous tiraient dessus, je l'ai enveloppé dans une couverture et je me suis enfuie en courant. Plusieurs fois, j'ai dû me jeter à terre et lui faire bouclier de mon corps tout en priant : << Tant pis si je meurs, mais lui, laissez-le vivre. >>
Quand j'ai quitté Wounded Knee, je n'étais pas encore remise de mon accouchement, mais on m'a jeté en prison à Pine Ridge et retiré mon enfant. Je ne pouvais pas allaiter. Gonflés et horriblement douloureux, mes seins sont devenus durs comme des pierres. En 1975, les agents fédéraux m'ont appliqué le canon de leurs M-16 contre la tête en menaçant de me descendre. C'est dur d'être une femme indienne.
Annie Mae Aquash, ma meilleure amie, avait de beaux enfants. C'était une femme de la tribu des Micmacs au caractère indomptable. Il n'est pas sage pour une indienne de se montrer trop forte. On a retrouvé le corps d'Annie Mae dans la neige, au fond d'un ravin, sur la réserve de Pine Ridge. Selon le rapport de police, elle était morte de froid, mais elle avait une balle de calibre 38 dans la tête. Les hommes du FBI lui ont coupé les mains et les ont envoyées à Washington pour l'identification des empreintes. Ces mains avaient aidé mon enfant à venir au monde.
Ma belle-soeur, Delphine, une femme généreuse qui avait eu la vie dure, a également été retrouvée morte dans la neige. Un ivrogne l'avait battue, lui brisant un bras et une jambe, puis il l'avait laissée, sans secours, mourir dans le blizzard.
Ma soeur Barbara a accouché sous anesthésie à l'hôpital public de Rosebud ; quand elle s'est réveillé, elle a appris qu'on l'avait stérilisée sans lui demander son avis. Son bébé n'a vécu que deux heures ; elle qui voulait tant avoir des enfants ! Non, vraiment, ce n'est pas facile.
Quand j'étais gamine, au pensionnat catholique de St.Francis, les soeurs se servaient d'un fouet pour nous punir de ce qu'elles appelaient la "désobéissance". A dix ans, je pouvais boire une demi-bouteille de whisky sans être saoule. Quand j'avais douze ans, les soeurs m'ont frappée parce que je "prenais trop de liberté avec mon corps". J'avais simplement tenu la main d'un garçon. A quinze ans, j'ai été violée. Si vous avez l'intention de naître, arrangez vous pour naître blanc et mâle. ...


... Après la naissance de ma soeur Sandra, les médecins ont pratiqué une hystérectomie sur ma mère ; en clair, ils l'ont stérilisée sans son autorisation, pratique courante à l'époque, et jusqu'à il y a encore quelques années. Pour les médecins, c'est tout juste si ça valait la peine d'en parler avec l'intéressée. Certains pensent encore que moins il y a d'Indiens, mieux c'est. Comme disait le colonel Chinvington* à ses hommes : << Tuez-les tous, grands et petits, les lentes font des poux ! >>
Je ne sais pas si je suis un pou qui irrite la peau de l'homme blanc. Mais je l'espère. En tout cas, j'ai survécu aux longues heures que dura l'accouchement de ma mère, au voyage dans la tempête jusqu'à Pine Ridge, et à la désinvolture des médecins. Je suis une iyeska, une métis, comme m'appelaient les gamins blancs. Quand j'ai commencé à grandir, ils ont cessé de m'appeler ainsi parce que cela pouvait leur valoir un bon coup de poing dans la figure. Je ne mesure qu'un peu plus d'un mètre cinquante, mais dans une bagarre, je ne me défends pas mal, et au cours d'une mêlée générale avec des sales Blancs je peux devenir assez mauvaise et faire quelques dégâts. J'ai du sang blanc dans les veines. J'ai souvent eu envie de pouvoir l'éliminer. Quand j'étais jeune, je me regardais dans la glace en me demandant ce que j'étais. J'ai vraiment les traits d'une indienne, j'en ai également les yeux et les cheveux, mais j'ai le teint clair, alors j'attendais toujours l'été pour que le soleil des Badlands me tanne et me donne une véritable peau foncée. ...

*Le colonel Chivington commandait le détachement de volontaires responsables du massacre de Sand Creek en 1884, où furent tuée quelque deux cent Indiens cheyennes.


... Notre peuple a toujours entretenu de solides liens familiaux. Les membres d'un clan prenaient solidairement soin des plus démunis, des personnes âgées et surtout des enfants, la nouvelle génération. Encore aujourd'hui, chez ceux qui vivent selon la tradition, lorsque quelqu'un a de quoi se nourrir, il en fait profiter tous les siens. Personne ne met de l'argent de côté car il y a toujours un parent qui vient vous dire : <<J'ai besoin d'un peu de fric pour manger et acheter de l'essence >>, et on lui donnera jusqu'au dernier dollar. Offrir à manger à tout visiteur reste un devoir sacré, et les femmes sioux donnent l'impression de cuisiner en permanence, du petit matin jusque tard dans la nuit. Des cousins au quatrième degré font encore état de leurs liens de parenté pour revendiquer les privilèges qui y sont attachés. La libre entreprise n'a aucun avenir sur la réserve.
Le tiyospaye, ce groupe familial élargi qui comprenait grands-parents, oncles et tantes, parents par alliance et cousins, constituait la base de l'ancienne société sioux. Le tiyospaye était comme un ventre chaud, accueillant. Les enfants n'étaient jamais seuls ; ils avaient non pas une, mais plusieurs mères aux petits soins pour eux, et plusieurs pères pour les surveiller et les éduquer. Le père naturel, en fait, choisissait un second père, un parent reconnu pour ses dons de chasseur ou d'homme-médecine, pour l'aider à élever son fils ; cet homme se faisait également appeler "Père". Il en allait de même pour les filles. Dans notre tribu, les grands-parents jouaient un rôle important auprès des enfants, parce qu'ils avaient plus de temps à leur consacrer et s'occupaient d'eux quand le père partait à la chasse, accompagné de la mère qui l'aidait à dépouiller et dépecer le gibier.
Les Blancs ont détruit le tiyospaye, non pas par inadvertance, mais dans un but politique. Cette forme de clan étroitement soudé était une pierre d'achoppement sur le chemin des missionnaires et des fonctionnaires du gouvernement ; et ses traditions et coutumes, un obstacle à ce que l'homme blanc appelait "progrès" et "civilisation". Aussi fallait-il démanteler cette structure traditionnelle pour imposer aux Sioux le genre de relations qu'on appelle aujourd'hui la "famille nucléaire". On a donc obligé tous les couples à vivre sur le lopin de terre qui leur avait été attribué, en essayant de leur inculquer les "bienfaits de l'égoïsme salutaire sans lequel toute civilisation supérieure est impossible". C'est du moins en ces termes qu'un ministre de l'Intérieur exprima les choses. Ainsi commença le grand lavage de cerveau, et les réfractaires furent refoulés toujours plus loin dans l'arrière-pays, isolés et réduits à la famine. Utilisant la méthode de la carotte et du bâton, les civilisateurs ont bien fait leur boulot en ce qui nous concerne, en particulier chez les sang-mêlés, si bien qu'aujourd'hui il n'existe plus ni tiyospaye ni famille nucléaire, telle que l'entendent les Blancs, il ne reste que des gamins sans parents. ...

Lakota Woman, Mary Crow Dog


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